Agriculture/Environnement: Les femmes maraîchères du Poro face au choc climatique
Dans le nord de la Côte d’Ivoire, le maraîchage féminin, pilier discret mais essentiel de la sécurité alimentaire, vacille sous l’effet d’un climat devenu instable. Dans la région du Poro, les saisons ne répondent plus aux repères d’hier. Les pluies arrivent trop tôt ou trop tard, parfois avec une violence inédite, parfois dans une absence prolongée. Entre excès d’eau et sécheresse brutale, les femmes qui cultivent les bas-fonds apprennent à travailler une terre qui ne leur parle plus comme avant. De Mongaha à Bahouakaha, de Koko Djélisso à Dikodougou, les champs racontent une même histoire, celle d’une agriculture sous pression. Une enquête menée en janvier 2025 auprès de 395 femmes maraîchères révèle que plus de 95 % d’entre elles se disent directement affectées par les effets du changement climatique. Derrière ce chiffre, ce sont des vies fragilisées, des économies familiales menacées, une sécurité alimentaire locale qui vacille.
Il est huit heures du matin à Mongaha ce 10 janvier 2025, quartier périphérique de Korhogo, pourtant situé à proximité d’une forêt classée. Le soleil est déjà écrasant. Dans le jardin maraîcher de l’association Yefouyiplin, qui signifie « réunissons-nous » en langue sénoufo, les femmes retournent une terre devenue compacte, parfois stérile. Les choux ont pourri après des pluies excessives, les feuilles de laitue jaunissent sous un soleil trop brutal. La détresse se lit dans les gestes lents, dans les silences.

Yéo Yallah, veuve depuis vingt ans et mère de sept enfants, a longtemps vécu de cette parcelle. Aujourd’hui, malgré ses efforts, elle peine à assurer la ration quotidienne de sa famille. Avant, confie-t-elle à voix basse, on savait quand semer et quand récolter. Aujourd’hui, la pluie vient quand elle veut.
À quelques kilomètres de là, de l’autre côté de la route, dans le quartier de Koko Djélisso, Tuo Penan affronte un autre visage du dérèglement climatique. Arrosoir à la main, daba posée à l’épaule, elle observe son champ partiellement submergé. En décembre 2024, des pluies inhabituelles pour cette période de l’année ont transformé la parcelle en zone inondée. Pour s’adapter, elle a rehaussé les buttes, tenté de canaliser l’eau, mais les pertes s’accumulent.

À Dikodougou et à Bahouakaha, le décor est inversé. Ici, ce sont les puits traditionnels qui racontent la crise. Des trous béants, asséchés, sans la moindre goutte d’eau. Les rivières se sont retirées. Soro Yedi, assise à l’ombre d’un arbre, le menton posé sur la main, regarde avec amertume ses plants desséchés. Depuis des semaines, dit-elle, il n’y a plus d’eau pour arroser le jardin. Les puits creusés à la main sont vides. On ne sait plus à quel saint se vouer.

À Dikodougou, le constat est partagé jusque dans les institutions. Soro Nicolas, premier adjoint au maire, évoque sans détour le déclin agricole de sa commune, autrefois considérée comme un pôle économique du Poro. Dikodougou, explique-t-il, « alimentait les marchés environnants. Les commerçants venaient de Korhogo pour s’y approvisionner. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. La commune dépend des produits venus d’ailleurs. Le changement climatique a fait perdre aux producteurs la maîtrise de leurs cultures. »
« Les barrages sont à sec. Là où l’eau ne manquait jamais, les femmes ne trouvent plus une goutte. Autrefois, on semait en mai, la récolte était garantie. Aujourd’hui, en juillet et en août, périodes censées être les plus arrosées, la sécheresse frappe sans prévenir. Les plants meurent en terre ». a-t-il ajouté
Cette réalité locale s’inscrit dans une tendance nationale documentée. La Côte d’Ivoire, pays de saisons, voit ses repères climatiques se brouiller. Les données climatologiques nationales montrent qu’entre 1961 et 2016, le pays a connu une baisse progressive des précipitations moyennes, estimée entre 10 et 20 % selon les zones, tandis que la température moyenne a augmenté d’environ un degré Celsius. Cette hausse, en apparence modérée, suffit à intensifier l’évaporation, à assécher les sols et à perturber les cycles agricoles.
PEBANA YANA DAVID SILUE, maître de conférences de géographie à l’Université Péléforo-Gon Coulibaly, observe cette évolution depuis plusieurs années. Il explique qu’une année peut enregistrer jusqu’à 1500 millimètres de pluie, tandis que l’année suivante dépasse à peine 700 millimètres. Traditionnellement, le mois d’août concentrait les pluies les plus abondantes.
Selon la Société d’Exploitation et de Développement Aéroportuaire, Aéronautique et Météorologique (SODEXAM) le nord de la Côte d’Ivoire est caractérisé par un régime pluviométrique unimodal, avec un maximum des précipitations concentré entre juillet et septembre. En 2024, les cumuls de pluie enregistrés sur cette période dans la zone des savanes, incluant Korhogo, se situent globalement dans les normales climatiques, avec des volumes compris entre 300 et 450 mm pour la période septembre–novembre, et des pics pluviométriques observés en juillet et septembre.
Cependant, la SODEXAM relève une forte irrégularité intra-saisonnière, marquée par des pluies intenses sur de courtes durées, parfois supérieures à 30 à 50 mm en une seule journée, suivies de séquences sèches prolongées.
Ce dérèglement a des conséquences directes sur les cultures maraîchères. Lorsque l’eau arrive en excès, elle provoque des inondations et détruit les semis. Lorsqu’elle manque, les plantes subissent un stress hydrique sévère. Dans les deux cas, les pertes sont lourdes. A-t-il souligné
Dérèglement climatique contribue à la pauvreté dans cette région
En 2021, la pauvreté monétaire touche 37,5 % de la population ivoirienne, mais elle reste massivement concentrée en milieu rural. Plus d’une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté dans les campagnes, contre un peu plus de 20 % en zone urbaine. Les régions du Nord figurent parmi les plus affectées, avec des taux dépassant largement la moyenne nationale, selon les données de l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM) réalisées de novembre 2021 à juillet 2022 ;
Dans le Poro, cette vulnérabilité structurelle accentue l’impact du changement climatique sur les femmes maraîchères. Trois femmes sur quatre ont perdu au moins une récolte au cours des deux dernières années. Là où certaines coopératives produisaient plus de 100 tonnes il y a cinq ans, elles peinent aujourd’hui à atteindre 10 tonnes par an. « avant une seule récolte de carottes pouvait me rapporter jusqu’à 500 000 fcfa (cinq cent mille francs CFA). Aujourd’hui, gagner cinquante mille francs relève du combat » s’est exprimée Tuo Penan

Louis Ebali, agent à la Direction régionale de l’Environnement, du Développement durable et de la Transition écologique du Poro, tire la sonnette d’alarme sur les conséquences sociales de la crise climatique.
« Il faut comprendre que pour ces femmes, le maraîchage n’est pas une activité secondaire ou un simple passe-temps. C’est le moteur vital de la famille. C’est cet argent qui finance l’alimentation quotidienne, les soins de santé et, surtout, l’éducation des enfants.
Aujourd’hui, le constat sur le terrain est douloureux : le peu que ces femmes parviennent à récolter ne suffit même plus à couvrir les besoins alimentaires de base. Or, dans notre région, ce sont elles qui portent l’essentiel des dépenses du foyer sur leurs épaules. Lorsque les récoltes chutent, ce n’est pas seulement un champ qui est perdu, c’est toute l’économie familiale qui vacille et menace de s’écrouler. »
Agnero Hermès, doctorant en sociologie et développement local à l’Université Péléforo-Gon Coulibaly, confirme cette chute brutale des revenus. Là où certaines exploitantes tiraient auparavant trente à quarante mille francs CFA par cycle de production, elles se retrouvent aujourd’hui autour de dix à quatorze mille francs. Une précarité qui s’installe durablement.
L’anaphabetisation un frein
L’accès à l’information constitue un autre obstacle majeur. Selon Soro Gaoussou, président de l’ONG Animation Rurale de Korhogo (ARK), une organisation qui est spécialisée dans le developpement durable, près de 90 % des productrices ne savent ni lire ni écrire. Les messages de sensibilisation, souvent techniques et écrits, ne sont pas adaptés à leur réalité. Il plaide pour des outils visuels, pratiques, et pour une meilleure coordination entre chercheurs, ONG et pouvoirs publics afin d’accompagner durablement les agricultrices.

Engagement des autorités locales
Les autorités locales tentent d’apporter des réponses. À Korhogo, la mairie distribue ponctuellement des intrants agricoles. Plus de trois cents représentantes de femmes ont récemment bénéficié d’un appui en engrais. Mais ces aides restent limitées face à l’ampleur du défi climatique, selon Yacouba Coulibaly directeur de cabinet du maire de Korhogo

À Dikodougou, la mairie tente de soutenir les femmes maraîchères malgré des moyens limités. Les autorités municipales annoncent leur intention d’intégrer, pour la première fois, des actions d’adaptation des femmes face au changement climatique dans le prochain programme triennal de développement communal.
Selon Nicolas Soro, premier adjoint au maire, cette prise de conscience est récente. Informée lors d’échanges à Abidjan de la possibilité pour les collectivités locales de porter des projets climatiques en faveur des femmes rurales, la municipalité prévoit d’inscrire ces initiatives dans son budget triennal à venir. Une étape institutionnelle jugée essentielle pour structurer un appui plus durable aux agricultrices confrontées aux effets du dérèglement climatique.
Résilience et Adaptation des femmes jardinières
Face au dérèglement climatique, les femmes jardinières du nord ivoirien ne se contentent plus de subir. Sur le terrain, leurs initiatives relèvent à la fois de l’adaptation et de la résilience. L’adaptation s’exprime dans les changements immédiats de pratiques agricoles. Pour faire face à la sécheresse et aux pluies imprévisibles, certaines utilisent des semences plus résistantes, surélèvent les buttes, creusent des puits artisanaux ou pratiquent la rotation des cultures. Ces ajustements visent à maintenir la production dans un contexte climatique devenu incertain.


Comme Tuo Penan, 8 femmes sur 10 expérimentent l’agroecologie des cultures et la rotation des espèces. Elle mélange chou, salade et carotte sur une même parcelle. Si l’une échoue, l’autre peut réussir. Pour elle, c’est une stratégie de survie plus qu’un choix.
D’autres, comme Soro Sita, s’adonnent à des petits métiers par exemple les petits commerces ou la fabrication d’attiéké pour tenir les deux bouts.

Mais au-delà de ces réponses techniques, les femmes développent une véritable résilience communautaire. En s’organisant en associations, en mutualisant les efforts et en s’appuyant sur la solidarité locale, elles cherchent à absorber les chocs répétés sans perdre leurs moyens de subsistance. Cette résilience, encore fragile, repose largement sur leur capacité à rester unies face à l’adversité, en l’absence d’un accompagnement structurel suffisant
Solutions proposées par les chercheurs
Face à l’instabilité climatique, la recherche agronomique explore des alternatives capables de sécuriser les productions agricoles. À l’Université Péléforo-Gon Coulibaly de Korhogo, le Dr Koné Dofungo, enseignant-chercheur à l’Institut de gestion agropastorale, met en avant deux pistes majeures d’adaptation : l’adoption de variétés à cycle court et le développement de la culture hors sol.
Selon lui, la recherche s’oriente de plus en plus vers des semences dont le cycle de production est réduit, afin de limiter l’exposition des cultures aux aléas climatiques. L’exemple le plus emblématique reste le riz NERICA, New Rice for Africa, développé par Africa Rice. Contrairement aux variétés traditionnelles locales, dont le cycle pouvait durer cinq à six mois, le NERICA atteint la maturité en environ trois mois. Une réduction du cycle qui diminue considérablement les risques liés aux sécheresses, aux pluies excessives ou aux perturbations saisonnières.
Autre levier d’adaptation, la culture hors sol. Cette technique permet de mieux contrôler l’eau et les fertilisants, tout en s’affranchissant partiellement des contraintes liées à la dégradation des sols et à la raréfaction des ressources hydriques. Pour le chercheur, cette approche offre une réponse concrète aux défis posés par le changement climatique, en améliorant la résilience des exploitations agricoles, notamment celles portées par les femmes.
L’appel à l’action est urgent, Agir maintenant pour ne pas laisser le Nord s’éteindre
À Korhogo, Dikodougou comme à Bahouakaha une sous-préfecture de Sinematiali, la détermination des maraîchères ne suffit plus face au chaos climatique. Lorsque leurs jardins meurent, c’est l’éducation, la santé et l’alimentation de toute une génération qui sont sacrifiées. Les pouvoirs publics et les partenaires au développement doivent impérativement investir dans des systèmes d’irrigation modernes, des semences résilientes et des formations adaptées aux femmes rurales. Soutenir ces « sentinelles de la terre », c’est sauver le pilier économique de nos foyers. Le grenier du Poro ne doit pas devenir un désert par simple indifférence.
Enquête réalisée par Randohle.A























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